Matana Roberts – Coin Coin Chapter Four : Memphis

Depuis trois / quatre ans, de jeunes musiciens de jazz venus du Royaume-Uni et des Etats-Unis nous font oublier avec bonheur cette vieille génération venue du froid de l’Europe, plus enclin à faire valoir une technicité aussi glaciale que leur composition. Cette nouvelle génération se confronte à son présent, tout en regardant son histoire d’un regard acéré. Et au beau milieu de ces nouvelles revendications, des femmes portent le flambeau. Matana Roberts est saxophoniste et clarinettiste et parfois elle chante. Depuis 2011, elle est sur le label Constellation (GY!BE, Thee Silver Mt Zion, Vic Chesnutt, …) et a entamé une série nommée Coin Coin qui explore les liens étroits entre mémoire, histoire et ascendance.

Dans ce quatrième chapitre, elle raconte les souvenirs d’une jeune fille dont la famille a été assassinée par le Klan, une terrible histoire qu’elle tient de sa grand-mère. Entre free jazz, spoken words, gospel et ambiance big band, Matana Roberts nous emmène dans un voyage mémoriel douloureux en mettant à nue le combat d’une jeune femme, qui entre passion et dignité, ne choisit pas. Elle est. Et on l’accompagne sur Her Mighty Waters Run qui nous rappelle le chant des esclaves, hommage à peine déguisée à ces étranges fruits qui pendaient aux arbres. Il y a l’accalmie puis le massacre, il y a la passion d’un chant et les cris d’un assassinat, “Je n’ai jamais été aussi effrayée / Maman m’a dit de me cacher.” “Je suis une enfant du vent / Cours, mon coeur, cours.”

Comment se relever d’un tel traumatisme ? C’est une petite fille et comme tout enfant, elle va jouer et retrouver de la joie, mais au fond d’elle-même, elle entendra toujours l’injonction de ses parents “Run, Baby, Run”.

Contrairement au troisième opus Chapter Three : River Run Thee, qui était un collage sonore, Matana Roberts introduit ici une multitude d’instruments, avec entre autres le violon et l’accordéon, qui accompagnent à merveille son saxo alto et le timbre de sa voix. Dans une interview, elle a admis que ce nouvel album était pour elle une libération, où elle s’est permis de de se défaire de freins. Le début de l’album avec le morceau As far as the Eye Can See pose les jalons de cette libération. Dans un pur style free jazz, l’alto entre en résonance brutalement avec les autres instruments, avant l’accalmie et le début de l’histoire.

Avec douze albums à son actif, la musicienne américaine ajoute désormais une branche à la longue lignée des grands du jazz. Car, indéniablement, ce Chapter Four fait partie des très grands albums de jazz, de ceux qui ont un souffle vibrant et par dessus tout, une âme.