Jingle Jungle sonique, la musique de George Brigman

Il y a peu de temps, je suis retombée sur ce disque. Les hasards du (dé)-rangement font que  je l’ai sorti de son isolement, pris en sandwich qu’il était entre deux autres CD. Jungle Rot, c’est le disque qu’on ne remarquerait même pas dans un vide-grenier, avec sa pochette has-been et sa typo défraîchie ; le doigt rapide passerait en revue la pile et ne s’arrêterait pas sur ce nom. Next, next et next… Un album anonyme comme il en existe beaucoup.

Dans le genre proto-punk DIY, George Brigman se pose définitivement en archange des guitares qui font fuzzz choupaaa whizzz. Un son presque venu de nulle part pour l’époque, si ce n’est du garage ou de la chambre du jeune adolescent qu’il était. Un son de gentleman rocker bien gris. Un son rock, plus rock que nature, brut, sauvage, définitif. On n’avait pas encore tatoué sur son avant-bras le mot “punk”. Pourtant, avec ce disque, on a les deux pieds dedans : exutoire, basique, trois accords (et encore), un son dont on ne savait rien si ce n’est sa défaite programmée. George Brigman fut un loser de plus au panthéon des égarés oubliés.

Mais notre époque donne une seconde chance à ces types dont on ne sait rien et qui se découvre au hasard d’une réédition.

En 1975, le gamin Brigman n’avait certainement pas une platine digne de ce nom. On imagine fort bien que son apprentissage musical est passé par une écoute assidue de la radio ou d’un tout autre média. Et ça se sent immédiatement : sur Jungle Rot, le son n’est pas net, on sent le matériel d’enregistrement pas fiable et la production complètement dilettante. Ce disque est celui d’un artiste amateur ; d’un gars qui a voulu rendre hommage à ses idoles, les Stooges, en toute sincérité. Il faut entendre cette guitare auquel il arrache un son d’aliéné et ensuite écouter ce même timbre de voix désabusée que l’iguane. On s’y croirait presque, le mimétisme étant poussé jusqu’à l’expression mélodique qui chez les Stooges relève de la psychopathie. Cependant lorsque George Brigman s’abandonne à d’autres considérations, ses chansons prennent une dimension autre et on croirait presque entendre parfois un Jonathan Richman, souffreteux et rachitique (Worrying) jusqu’à nous dérouter complètement lorsqu’il revêt ses habits psychédéliques (Easy Stranger).

Adepte du bruit, Brigman livre un curieux disque qui donne une image ce qu’aurait pu être le rock à l’étouffée, avec suffisamment d’ingrédients soniques pour se dire qu’au final, ce boum-tchak-boum gonflé à la distorsion aura toujours de beaux restes.