Faux Rêveur, anthologie de P. Crowther

Ce gros volume à l’illustration magnifique (un clin d’œil à Dune ?) réunit huit novellas. L’anthologiste s’essaie, en postface, à une définition de ce terme, ce qui n’est pas inintéressant, malgré l’apparente futilité de discourir d’effets de seuils, de catégories, ou de “barrières des signes” chez les anglo-saxons. Pour mémoire, la novella est une longue nouvelle (ou un court roman ?), entre plus de 50.000 signes et environ 120.000, pour fixer les idées (espace compris comme on dit en SF…)

Ces novellas illustrent divers courants de la SF contemporaine, jusqu’au fantastique ou à la fantasy urbaine : une Léningrad revisitée par Joyce, de joyeux vampires “à croc” au sang par Newman, l’expert du genre, voire un polar galactique, par Smith, positivement délirant avec ses ET dotés de tous les travers des humains, qui se croisent et s’affrontent sur notre planète.

Malgré cette diversité (voulue, et assumée), la réunion de ces textes est une superbe idée, un bouquet flamboyant, un panorama du possible… et rien que du meilleur !

Certains de ces auteurs, de la génération “montante” des années 90, sont mal, voire pas du tout connus en France, tels Joyce ou Lovegrove. Les six autres ont déjà été traduits dans des collections françaises : par exemple Baxter chez J’ai Lu Millenaires, Hamilton chez Laffont (pour un space-opera de poids, l’un des plus ambitieux qui soient, depuis Dune, ou Hyperion), McDonald, avec le bien connu Désolation Road et un ou deux recueils de nouvelles, de même pour les autres. Ceux qui les découvriraient via cette anthologie peuvent donc poursuivre leur quête de l’auteur, avec des œuvres solides à se mettre sous la dent

Mes préférés ? Ian McDonald avec “Tendeleo”, pour son humanité et son réalisme saisissants, sur des pistes déjà ouvertes par Resnick en terre africaine. Une nouvelle justement primée au Theodore Sturgeon Memorial Award. M.M. Smith, avec “Vaccinator”, pour son délire absolu d’un humour débridé, autour des petits hommes verts (ils sont gris, chez lui) qui visitent et “occupent” en toute discrétion notre planète, avec des idées pas très catholiques. Newman, fidèle à lui même et à ses effets de cape (et de crocs), brillante variation sur les vampires modernes, dans une Amérique si crédible et référencée que l’on en vient à croire, réellement, que les stars ont cotoyé les vampires ; à commencer par Andy Warhol, qui en serait un, vampire… ou peut-être pas ? Hamilton est très complexe dans son scénario en accélération, en toile de fond d’énigme policière classique (ou pas), dans un monde où la technologie s’emballe à grande vitesse d’un chapitre à l’autre, présumé dû au fait que les hommes vivant plus vieux (plus d’un millénaire… ?) sont donc à même de suivre en personne les progrès scientifiques qu’ils ont initiés, au lieu de seulement passer le flambeau aux jeunes.

Lovegrove, avec sa fable moderne “L’autre moitié de ma vie”, est plus binaire et manichéen (donc prévisible), mais de très bon niveau. “Poussière de réel”, de Baxter, est une allégorie splendide, à l’hermétisme et à l’esthétique un peu glacées, rappelant le courant surréaliste SF des années 70 et 80 (très représenté chez feu Denoël “Présence du futur”, par exemple).

Il y aurait beaucoup à en dire, à l’échelle de cette grosse anthologie sans points faibles, une anthologie dans le sens le plus pur du terme, le meilleur du genre, réuni rien que pour vous. Très recommandé, pour soi, ou pour en faire cadeau à ceux (y en a-t-il ?) qui n’auraient encore jamais lu de SF, pour leur démontrer à quel niveau celle-ci est arrivée. Monsieur Crowther, on attend une suite, s’il vous plaît.

Un regret, pour terminer ? L’absence d’un texte inédit de Greg Egan, par exemple : il aurait eu sa place dans une telle anthologie. Ce sera pour la prochaine fois ?

Biff

“Faux rêveur”, anthologie réunie par Peter Crowther, Bragelonne (2002

(textes de : Ian McDonald, Stephen Baxter, Peter Hamilton, Graham Joyce, James Lovegrove, Paul J.McAuley, Kim Newman, Michael Marshall Smith)