Un trop plein de réalité – Annie Le Brun

Du trop de réalité - Annie Le BrunVous avez le sentiment d’errer dans un monde culturellement et intellectuellement inepte. Lorsque vous parlez avec “des gens”, ils ne comprennent pas ce que vous voulez dire. Ils trouvent que vous vous emportez pour des broutilles. Vous déplorez leur manque de curiosité, de culture. Ils ne vous suivent pas. Ils se remettent alors à parler de ce qu’ils ont lu dans Télérama ou vu à la télévision, ou au cinéma. Leur goûts sont binaires : j’aime/j’aime pas. Ils sont incapables d’argumenter. Ils sont de toute façon incapables de réfléchir longuement à quoi que ce soit de compliqué. Ils vous disent qu’il ne faut pas se prendre la tête. Ils aiment les choses ludiques. Leur culture suit la mode ou les engouements médiatiques. Ils ne savent pas élaborer une critique construite, n’en ont d’ailleurs pas envie. Ils aiment les “concepts”, les “tendances”. Pour eux, une attitude, une posture ou un ton fait office de profondeur.

Vous, c’est tout le contraire. Le consensus vous inquiète. Vous vous en défiez instinctivement et souvent, avez eu raison.

Pour vous le sens des mots est réellement très important. Un slogan, une affiche anodine dans la rue peuvent vous accabler de leur bêtise pendant des jours. Vous baignez dans un bain permanent d’idéologie. D’ailleurs tout est idéologie : les objets, les sons, les images, les gens –encore eux- cherchent à vous conditionner. L’air même que vous respirez, avez-vous le sentiment, veut vous crétiniser. Lorsque vous en parlez, les gens changent de sujet. Ils vous regardent curieusement. Vous vous sentez vraiment entourée de zombies. Même ceux qui seraient susceptibles d’avoir les yeux décillés sont encore loin d’adhérer à ce que vous pensez, voire de simplement le toucher du doigt.

Mais les gens autour de vous ne savent plus que consommer, se passionnent pour des choses effarantes et sont visiblement incapables de comprendre le sens de 90 % de ce qu’ils font. Et tout ce dont ils vous parlent, voire leurs rares arguments qui cherchent à vous contrer, est si platement…. bête. Ils ne se rendent pas compte qu’on leur dicte tout. La presse, la radio, la télévision, l’Internet, vous semblent vomir une stupide réalité et vous sentez jusque dans votre chair que ce n’est que la leur. Tous les torrents de glose, toutes les rhétoriques vous semblent fumeux, pervers, fallacieux. Vous êtes attéré(e) que les gens puissent s’intéresser à des polémiques qu’ont leur dicte. Ce qui n’est pas grave pour la majorité l’est pour vous. Ainsi, pour vous Télérama est un magazine extrêmement nocif et les sous-bocks Van Gogh vendus par la RMN sont aussi haïssables que Tchernobyl. Et Disneyland a signé le déclin final de la civilisation.

L’amour, le sexe ne sont pas des objets de consommation, ne sont pas des choses que l’on traite à la légère. C’est même inconcevable que ça puisse l‘être. Vous aspirez au sublime, -vous l’avez même peut-être connu. Vous recherchez chez des auteurs morts ou honnis, des auteurs très compliqués, inconnus et peu lus, des réponses. Vous vous raccrochez à eux pour ne pas devenir fol(le). Vous êtes avide d’art, mais pour vous tout n’est pas art, et surtout, tout n’est pas de valeur égale, tout n’est pas intéressant. La poésie vous transporte, mais pas celle affichée dans le métro par la RATP, qui ne devrait que se contenter de transporter votre corps lourd de la vacuité environnante. Quoique vous ne soyez ni dépressif(ve), ni paranoïaque, vous sentez en vous un volcan inextinguible, un abîme insondable de dégoût pour votre époque. Vous savez que la fin du monde est advenue depuis longtemps, en silence, mais que personne ne l’a vue. Vous espérez que dans cent ans on analysera cette époque comme celle, terrible, d’un conditionnement massif. Enfin, vous êtes persuadé(e) qu’il n’y a plus rien à faire, que le système a gagné, que c’est trop tard. Mais pour votre part, vous ne baisserez jamais les bras. Vous continuerez dans l’exigence. Vous refuserez toujours ce réel là, celui du prémâché, de l’édulcoré, du communiqué, du recyclé jusqu’à la nausée. Le réel de la crétinisation massive…

Voilà. Si vous êtes ainsi, alors vous devez lire “Du trop de réalité”. Au moins, ne vous sentirez-vous plus seul(e).
C’est déjà ça.

Francis Mizio

[NDR : cette critique est parue initialement sur le défunt site d’OVER23°, transformé en Before. Reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteur]


Du trop de réalité – Annie Le Brun, Folio Essai – 5,30 euros

Written by Dominique Karadjian

6 Comments

Garrincha

Autant la critique me donne envie de lire, autant la sélection des lecteurs de Télérama comme cibles me refroidit : on fait bien pire comme ode à une culture mainstream et uniformisée…

Administrator

L’auteur a travaillé à Télérama. Il a donc vu comment cela fonctionnait de l’intérieur et apparemment ça l’a bien écoeuré.
Avoue tout de même que c’est un journal qui suit le mouvement et n’est pas
initiateur comme peut l’être par exemple l’excellent bimensuel Mouvement, non ?
Personnellement, ça fait longtemps que j’ai arrêté de lire Télérama, les Inrocks, etc. Donc leur évolution m’échappe quelque peu.
Sinon l’essai d’Annie Le Brun est remarquable, cultivé, référencé et bien argumenté. Pour notre spécialiste française de Sade, c’est une diatribe violente, reprise ici et là par d’autres plumes sous d’autres couverts.

Mizio

Bonjour,
Merci de votre réaction. Dom’ a déjà expliqué pour moi.
Toutefois, je vais persister (sans aucune agressivité, je précise) : Télérama, vous en êtes-vous aperçu est partenaire de quasiment TOUS les événements culturels massifs ? C’est un acteur, un des catalyseurs de la culture marchande. Le lecteur de Télérama moyen est un(e) prof de province, adepte des valeurs sûres. Ceux qui trouvent, premiers exemples qui me viennent à l’esprit, que le bouquin de Michel Quint (homme fort honorable, sincère et sympathique) “Effroyables Jardins” est un chef d’œuvre, alors que c’est un effroyable massif de clichés littéraires, scénaristiques et audiovisuels. Télérama a promu massivement Anna Gavalda, qui est douce et consensuelle, mais écrit de la littérature de papier peint, de l’Ikea verbal adapté en kit à tous les nombrils et les “je suis comme tout le monde, formidable”. Télérama doit tirer dans les 400 000 exemplaires, sans compter ses hors séries, etc. C’est combien un gros succès de littérature consensuelle d’aujourd’hui ? Télérama est la culture de masse d’une certaine partie de la masse, une culture où l’art ne remplit pas sa vocation première qui est celle de déranger, remettre en cause, bousculer. Télérama est lénifiant, ne prend pas de risque, ne découvre que ce qui est déjà code-barré depuis longtemps, promeut l’art de bon sentiment et n’existe que parce qu’ils ont des programmes télé. Leurs propos culturels petits bourgeois et mollement conservateurs catho de gauche seraient-ils tant lus sans les pages télé ? Voilà pourquoi je parle de Télérama. Cela étant, comme disent les lecteurs de Télérama “il n’y a quoi d’autre comme magazine culturel, sinon ?”. Ben plein de choses, mais ce n’est pas dans Télérama qu’on apprendra leur existence.
Lisez Annie Le Brun, je vous en supplie.
FM

etnobofin

Annie le Brun, je vais chercher ce bouquin immédiatement. Je vous assure, le phénomène des magazines genre « Télérama » c’est encore pire chez moi en Nouvelle Zélande. (Comme un peu partout dans le monde…)

Dom – merci de ton message sur etnobofin – j’ai laissé mes conseils pour les disques de Keith Jarrett sur mon blog A+

totagata

Ta chronique donne très envie de voir ce bouquin – ne serait-ce que pour peut-être m’y retrouver. La description que tu en fais renvoie l’image d’un texte assez amer, de par son propos. Ce qui me tente dès lors dans ta fiche, c’est surtout découvrir la façon dont l’auteur argumente son texte (promis je le saurai d’ici trois jours).
En effet, cette haine de la culture reconnue et bien-pensante (les fameuses clefs telébidules, par exemple) n’est cependant pas une réelle nouveauté. Elle trouve par exemple des résonnances chez Mister Houellebecq ou d’autres auteurs pessimistes cuvée 2000-2005. Elle s’accompagne hélas souvent d’un certain nihilisme, conjuguant le mépris propre à Télérama pour le populaire avec le mépris POUR Télérama et ses préjugés de caste (effectivement TRES binaires, comme tu le soulignais). Disons-le autrement : c’est souvent la révolte du cultivé contre la culture, un problème de sérail, au fond.
Remarque, “penser, c’est dire non” comme disait l’autre. Une pensée en mouvement est probablement condamnée à se retourner contre ses sources pour exister.
Tu connais Pierre Carles, au fait?
Promis je vais le lire. merci encore.

Mizio

Annie Le Brun est tout sauf Houellebecq. La critique que fait Houellebecq est une critique de provocation, spectaculaire. Houellebecq en veut à tout le monde, à commencer par ses lecteurs. Annie Le Brun, qui écrit mille fois mieux que Houellebecq et sait de quoi elle parle lorsqu’elle en parle, ne nous veut, elle, pas de mal. Bien au contraire. L’un gratte la plaie en ricanant, s’en délectant, si elle s’aggrave, l’autre est en guerre contre le pus. Houellebecq est un nécrophage, Annie le Brun est du camp de la vie (l’amour, l’art, le sublime, l’absolu…).
De fait, on peut mettre Houellebecq dans le paquet que dénonce Le Brun, ne serait-ce que pour sa poésie au lyrisme de parking de supermarché battu par le vent.
L’argumentation d’Annie Le Brun, philosophe, lexicographe, ex-disciple de Breton, grande spécialiste de Sade, est un émerveillement de culture, de références, de réflexions et surtout, d’exigence critique, de rage et de pugnacité. C’est un livre amer, certainement, mais nullement contre le sérail culturel (à son niveau ils n’existent même pas pour elle). C’est un livre d’abord très tonifiant, puis totalement généreux en ce sens qu’elle dit en substance : “voilà. Tout est à portée de nous, de tous, l’intelligence, la possibilité de hausser le niveau, des siècles d’art et de connaissances, des oeuvres majeures… Et nous assistons à un dépeçage en règle de la culture qui est assimilée exclusivement à l’acte marchand, c’est l’ère de la crétinisation”.
Par ailleurs, des chapitres traitant de la perte de sens même des mots, ou de la poésie et de ce qu’elle devient, sont littéralement vertigineux. Il y a entre mille choses une diatribe contre le mot “espace” (espace-parfum, espace ceci ou cela) si forte qu’après, soi-même, on ne supporte plus de le voir sur les vitrines. Il y a aussi des réflexions extrêmement intéressantes et pertinentes sur la communauté gay (et nullement homophobes, Le Brun parle du sexe en effet d’une telle façon qu’elle serait mal placée pour juger ou moraliser les goûts de quiconque) et l’assimilation faite entre préférences sexuelles et projet de société. Bref, ça fuse de partout.
Il est très difficile de parler de ce livre, car on ne peut-être qu’en deça de la force de son propos (d’où l’astuce de la chronique, qui me permet de botter d’une certaine façon en touche, tout en tentant d’expliquer en quoi ce livre est magistral et nécessaire). Enfin, c’est surtout un livre en colère qui parvient en quelques lignes, les dernières, (promettez-moi de ne pas les lire prématurément) à communiquer brusquement une rare pugnacité, une véritable envie de culturellement cogner.
De Pierre Carles, je connais son site, son canard. Je n’ai jamais vu ses films en revanche, qui ne me tentent guère. Une sorte de pressentiment. Mais c’est très personnel et peut-être infondé.
FM
PS : à compter de demain matin 2/07 je pars en vacances jusqu’au 17. Si je ne réponds plus ici, ce n’est pas par dédain ni évitement…

Laisser un commentaire