1. Outside, premier meurtre artistique

Oubliées les errances des années 80, oublié Tin Machine, Bowie a de nouveau besoin de s’exprimer : une nouvelle rage musicale, une menace sourde. Elles claqueraient sur « 1.Outside », dit-on.

Nous sommes en 1995. Et lorsque pour la première fois, je mets la petite galette sur ma platine-laser, un murmure fatigué envahit mon salon, une voix fantomatique égrène mes/nos jours. Les échos de « Leon takes us outside ». résonnent sur les ondes du passé : “Wednesday, Martin Luther King Day, afternoon, in view of nothing”. Le ton monocorde énoncé ressemble à s’y méprendre à l’agenda de l’ennui d’un homme désabusé. A priori, David Bowie nous invite à plonger dans un nouvel univers. Un rapide coup d’œil au livret confirme en effet que notre caméléon préféré va se muer en plusieurs personnages.. Et la première épine noire se nomme Leon Blank… On peut sourire. David Bowie serait-il nostalgique des années 70 ? Qu’à cela ne tienne, prenons-nous au jeu. N’entend-on pas au loin au loin la foule hurlée ? Des instruments mugissent et dans ce chaos, cherchent à s’imposer. Voilà bien un étrange univers dans lequel nous invite le chanteur. Bienvenue dans la zone du dehors, vous entrez dans un autre espace temporel, celui de notre humanité perdue.

« Outside »….And now. Not tomorrow. Yesterday. Not tomorrow. It’s happening outside. L’entrée en matière est violente, nous ramenant réellement 20 ans en arrière, lorsqu’on chantonnait, incertain, « Beauty and the beast », sur l’album « Heroes ». Nous sommes en 1995, le monde entre dans l’ère Internet, il est plus incertain que jamais et ce nouvel âge d’or virera vite au cauchemar économique. Les enjeux sont ailleurs, prophétise-t-il d’une voix de crooner, la musique aussi, poisseuse et inquiétante à souhait.

Mais ce n’est rien, comparé à ce qui nous attend par la suite. Car le « Hearts Filthy Lessons » attend en embuscade d’attraper ces cœurs qui n’en peuvent plus d’apprendre. On n’y échappe pas à cette chanson arrache-cœur. C’est le croche-pied vicieux, celui qui au détour d’une rue nous fait étaler de tout notre long. Premier stimuli angoissant, un clavier revenu de nulle part massacre son instrument et un Bowie ironique nous susurre à l’oreille « Paddy will you carry me ? I think I’ve lost my way ! I’m already in my grave ! I’m already…” Comme si, déjà par terre, nous n’avions pas compris. Il est dit que cet album serait sombre…

Puis, secourable, il nous tend la main pour ce “A small plot of land”, jazzy à souhait, volontairement déroutant. Les musiciens de Bowie entrent dans la partie, prennent pieds dans l’album et ne lâcheront plus prise jusqu’à la dernière note. Et notons ici le retour du grand Mike Garson, qui avec ses rivières de notes, nous ferait presque le coup du « Rebel, rebel »… Comme la voix de Bowie, qui va et vient, part et se retourne, toujours présente, malgré la folie ambiante.

Ce faux entracte laisse place à la voix mécanique de Baby Grace, premier « segue », Brian Eno prend les commandes nous rappelant que cet album est aussi conceptuel, que Nathan Adler, le professeur-détective, enquête sur un mystérieux meurtre artistique. Adler est un artiste, il chante, « Hearts Filthy Lessons », c’est lui.

Baby Grace est une enfant de 14 ans, droguée, nous rappelant une certaine Christiane F, aussi fragile et paumée. Amie, ton meurtrier est dans l’ombre ! Ne sens-tu rien venir ? Si. « And I think something is going to be horrid” confesse-t-elle dans un dernier soupir.

Nous massant avec peine nos tibias malheureux, il nous faut repartir. Nous n’irons pas très loin, car un uppercut vient sans prévenir : « Hallo SpaceBoy » percute méchamment, de loin le morceau le plus violent, le plus hypnotique de l’album, et, certainement, à ce jour, la chanson la plus aboutie dans l’œuvre du caméléon, car la plus mature. Bowie, maître du double-sens, alterne le chaud et le froid, danse avec sa voix, retenue-détachée. S’adresse-t-il à lui-même, lorsque, presque calme, il chante « This chaos is killing me » ? Prophétique, disais-je, en préambule… Quelques années plus tard lorsque le hasard des morceaux voudrait que « Hallo SpaceBoy » soit suivi de « I’m afraid of americans », la démesure du premier prend tout son sens, la poussière de lune nous couvrira certainement un jour.

La violence du propos nous escorte encore quand nous abordons le rivage de « The Motel », le calme après la tempête. Respirons. Ici les rideaux sont gris sales, l’odeur de renfermé permanente, les draps d’une couleur douteuse, mais si « hallo spaceboy » est une œuvre ultime, « The motel » est la chanson parfaite de l’album. Notre monde est gris-gris, chante Bowie, d’une voix posée :

« We’re living from hour to hour down here. And we’ll take it when we can”

Et plus loin…

“Explosion falls upon deaf ears While we’re swimming in a sea of sham Living in the shadow of vanity A complex fashion for a simple man”

L’enfer c’est les autres, mais il commence par nous… Le désabusement parfait d’un texte parfait chanté parfaitement et à la mélodie parfaite. Que dire de plus ?

Et bien Bowie continue. Il n’est pas dit qu’il nous laissera une minute pour que nous puissions véritablement reprendre nos esprits. Et Nathan Adler reprend du service pour se pencher sur le cadavre d’une jeune fille de 14 ans et sur celui du XXème siècle. C’est « I have not been to Oxford Town », chanson pop presque anecdotique dans cette fournaise. Mais c’est la marque de fabrique bowienne. Une note traditionnelle dans un album avant-gardiste aurait de quoi dérouté, mais elle apporte sa brique à un édifice déjà solidement charpenté. « All is well The 20th century dies » conclue-t-il avec humour. Qui le contredira ?

Certainement pas la chanson-philosophique qui suit. « No control ». Toujours Nathan Adler au commande. Ici le message politique est clair. « Je mériterais de passer ma vie à genoux, si je ne contrôlais pas mon destin ».. La voix est grave, même si on sent sourdre ici et là un rictus moqueur : « I can’t believe I’ve no control. It’s all deranged ».

Neuf premiers morceaux étouffants, qui vous serrent la gorge comme un étau. Les faux-plats y abondent, rendant illusoire les repos pourtant mérités. Neuf premiers titres, que dis-je, neuf chroniques sur notre temps, pastels violents de notre impossibilité à choisir. Gris-gris.

Et une première question me tourmente, est-il vraiment sain d’écouter cet album en une fois et dans l’ordre des plages ? L’asphyxie menace. Rares sont les disques qui vous angoissent autant.

Aurai-je tort d’appréhender le prochain morceau ? Non… C’est la voix d’un vieille homme de 78 ans qui s’exprime. Voix usée par les art-drogues qu’il a trop vendus et utilisés… Triste comme un lundi matin ou une soirée d’hiver.

Est-ce un hasard que s’exprime alors l’assassin ? Un long hurlement à la face du monde, « I say », et une véritable gageur pour Bowie à pousser les nuances de son chant au maximum… Les instruments s’entrecroisent et s’affrontent. « The voyeur of utter destruction » est certainement le summum de cet album phare. Nous avons affaire au plus parfait des chaos artistiques…

Et ce n’est pas la voix déformée de Ramona, amie, maquerelle-artiste de Baby Jane, gourou de son état, prêtresse d’un temple du suicide, qui infirmera la sensation qu’à ce moment l’album prend un tournant… « I am with name » s’aventure dans les méandres du cabaret, Bowie aime Brecht et son compositeur fêtiche Kurt Weill.

A tout prendre, on prierait presque que l’album se finisse sur cette chanson. Non le meurtrier à l’identité inconnue s’insinue à nouveau. « Wishful beguinnings » ou la lente litanie d’un artiste qui s’excuse de tuer au nom de l’art, « We had such wishful beginnings But we lived unbearable lives », telle est sa conclusion. Nous sommes dans un théatre où les jeux d’ombre se meuvent à toute vitesse… Bowie murmure plus qu’il ne chante et ses musiciens l’accompagnent dans une ambiance industrielle angoissante…

Rien à voir avec l’entraînant « We prick you », presque trop eighties, tendance New Wave…Où les habitants d’Oxford Town réclament la justice « Tell the truth ». Morceau mêlant allègrement les genres, à mi-chemin entre le collage et la superposition d’éléments sonores… Ici point de performances, juste une chanson qui s’écoute. Un oasis dans un océan de sons en multiplexe.

Et que dit notre enquêteur ? Nathan Adler soupçonne Algeria, note ses faits et gestes… Le ton est professionnel, clinique. Faut bien gagner sa croûte…

Et le revoilà ? On ne sait jamais au cas où on aurait oublié que le héros c’est lui, le meurtrier dérangé… Ben tiens donc il nous l’avoue qu’il est « I’m deranged »… Et le piano de Garson reflète à merveille son état d’esprit, tout est en contretemps à la limite de la dissonance.

Ouf c’est fini ?

Pas question, le jeune Leon Blank en rajoute une couche avec « Thru architects eyes » qui clôt d’une main de maître une histoire hallucinante ! Blank chante la gloire de la ville, sa ville… Nous sommes tous des enfants du bitume, nous aimons les lumières de la ville, nous aimons notre voiture… et j’adore définitivement cet album.

Mais me direz-vous il reste deux morceaux ? Certes Nathan Adler réapparaît pour clore l’enquête par un énigmatique « Ramona was so cold… ». Nous voilà bien avancé !!

Et ici on sent que les musiciens lâchent prises. Ils savent qu’ils ont participé à un grand album, alors serait-il juste de leur reprocher de jouer la facilité sur le véritable dernier morceau. Historiquement, « Strangers we meet » fut écrit lors de la session de l’album « Buddha of suburrbia », assez dispensable. C’est une chanson pop classique, trop optimiste pour figurer sur cet album… mais qu’importe, elle est présente et sert de point final à un pur chef d’œuvre. Merci Sir David Bowie.

Written by Dominique Karadjian

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