L’affaire Jane Eyre de J. Fforde

Vous est-il déjà arrivé de recevoir un roman, précédé d’une telle réputation, qu’il vous est déjà familier avant même d’avoir lu une seule page ? Si oui, vous conviendrez alors que c’est fortement désagréable, surtout lorsque sa lecture se révèle être une fois sur deux décevante.

D’emblée, L’Affaire Jane Eyre s’impose comme un roman à la croisée des genres : steampunk, histoire alternative, fantastique, humour, whodonit, j’en passe et des meilleurs. D’emblée, Jasper Fforde a ouvertement lorgné vers Conan Doyle, Jules Verne, les Monty Python, JK Rowling, la série Bouffie et les Vampires, j’en passse et des meilleurs.

En un mot, nous avons à faire à une œuvre de science-fiction, même si la maison d’éditions américaine aurait, paraît-il, évité de lui coller cette étiquette, ô combien infamante. L’action se situe dans une Angleterre post-orwellienne de 1985. La perfide Albion est en guerre contre la Russie Impériale, toutes deux empêtrées dans une guerre de Crimée qui n’en finit pas de finir. Le Pays de Galles est un état indépendant. En résumé toute l’Histoire, que nous connaissons, n’a jamais eu lieu. La technologie aussi d’ailleurs, les longs trajets sont assurés par les dirigeables et non par nos avions à réaction. De même, il est possible de voyager dans le temps, ce qui vous avouerez, est un plus indéniable. C’est donc dans cet étrange contexte (à nos yeux) qu’évolue Thursday Next, une jeune détective littéraire. Oui vous avez bien lu, littéraire, car ce qui caractérise ce monde un peu dingue est que la Littérature avec un L majuscule conduit la vie quotidienne de ses habitants : certains clament que Francis Bacon est le véritable auteur des œuvres de Shakespeare, les auteurs classiques anglais sont voués à une adoration quasi-mystique, des shakesparleurs distribuent à la population les monologues des pièces du célèbre dramaturge. Et tout ce petit monde irait merveilleusement bien , si un dangereux criminel (un Moriarty en puissance) ne volait pas les éditions originales des écrivains anglais, dans le but avoué de les réécrire grâce à une machine inventée par l’Oncle Mycroft de Thursday (vous suivez toujours ?).

Autant dire que L’Affaire Jane Eyre est un écrit absolument jubilatoire, mêlant la truculence du propos à l’invraisemblance des faits. C’est toute la force du roman et toute sa faiblesse.

Il y a des moments – voire des idées – purement géniaux, comme cette scène délirante où les comédiens de Richard III sont choisis parmi l’audience, cette dernière participant activement à la pièce en lançant des répliques à la volée, les unes plus drôles que les autres. Mais l’auteur en fait résolument trop dans l’humour potache. La scène de visite de l’atelier de Mycroft en est un pur exemple : ici s’entasse des inventions littéraires ahurissantes et la conversation en est réduite à une partie de ping-pong entre la nièce et l’oncle…

Roman de surface, car en voulant brosser un univers littérairement fou, Fforde ne fait qu’esquisser les dangers du fanatisme littéraire. Il est présent, il s’amuse avec mais au final sa description n’est guère convaincante. De même, les nombreuses allusions littéraires n’handicapent pas la compréhension du lecteur à l’intrigue du livre. Connaître Jane Eyre de Charlotte Brontë apporte un petit plus amusant à la lecture, mais n’est absolument pas nécessaire. Donc pas besoin de connaître ses classiques pour aborder le roman.

Pour les amoureux des jeux et histoires littéraires, le plaisir sera donc vite gâché par cette succession de clichés littéraires. Là où a réussi une AS Byatt, dans Confessions, Fforde échoue. On me rétorquera que les deux romans ne jouent pas dans la même catégorie et ne sont donc pas comparables. Exact ! Mais le premier joue réellement avec l’intelligence du lecteur, le second participe à cette littérature du loisir éphémère, d’une manière certes beaucoup plus subtile que la moyenne générale

Written by Dominique Karadjian

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