Sans parler du chien de Connie Willis

Connie Willis est une délicieuse “vieille dame” de soixante ans à l’esprit éternellement jeune. Américaine, et non anglaise comme on pourrait croire, elle écrit une science-fiction à nulle autre pareille. Au point qu’il faudrait sans doute inventer, pour elle et ses œuvres atypiques, une nouvelle catégorie littéraire, plus adaptée que science-fiction. Il n’empêche qu’avec ce roman “Sans parler du chien”, dame Willis, à nouveau, a emporté des prix prestigieux : Hugo et Locus 1999 du meilleur roman de SF, puis prix Ozone 2000 du meilleur roman de SF étranger. Excusez du peu, pour un roman aux franges du genre, à son habitude – voire aux franges de tous les genres littéraires (cf. ci-après).

“Sans parler du chien” est un roman réjouissant, hilarant, comme c’est souvent le cas avec cet auteur dans ses romans ou nouvelles. Et ce d’autant plus qu’ici, le personnage principal, Ned Henry, est un peu déphasé, donc perturbé, du fait d’un excès de voyages temporels. Avec ses allégations fantaisistes (cf. les simulations de la bataille de Waterloo), ses stratégies subtiles de mariage – ou de non-mariage, à éviter à tout prix – son comique de répétitions, ses quiproquo impliquant jusqu’à des animaux, et la terrifiante mais toujours invisible Lady Shrapnell la bien nommée, ce livre truffé de dialogues décalés, truculents, voire déjantés est parfois assez proche du théâtre de boulevard à la Marivaux (vu la période choisie). Loupe grossissante des travers de cette époque (et de travers universels, comme la suffisance et la bêtise), ce roman fait à nouveau la part belle, entre autres, à un décor de prédilection maintes fois traité par Connie Willis : la période des bombardements nazis pendant le Blitz, en 1940. En contrepoint du scénario, le voyage dans le temps, bien entendu, d’où l’on semble pouvoir entrer ou sortir quasiment comme on irait aux toilettes ; ainsi que la menace du paradoxe temporel (ici rebaptisé incongruité), que nos protagonistes du futur tentent de minimiser tant bien que mal, sans trop en connaître les règles ni les limites, hormis par des règles ou des présomptions très empiriques. L’on y croit par exemple, en cas de paradoxe, à une soi-disant auto-régulation des incongruités via les redondances d’événements convergents, ou via les portes temporelles qui, d’elles-mêmes, refuseraient de s’ouvrir, etc.

Tout ceci est sans doute un peu longuet et touffu dans l’absolu, mais aussi à cause des redites, des rebouclages, de l’obsession récurrente du paradoxe, du nombre hallucinant de personnages secondaires, etc. Mais le verdict est largement positif, car la complicité du lecteur est très vite acquise avec le narrateur, ce pauvre Ned Henry toujours un brin déboussolé et dont on sait par ailleurs très peu de chose, bien qu’il nous fasse partager ses raisonnements, ses inquiétudes et ses hésitations. Ajouter à cela le comique débridé des situations, des dialogues, et de jeux de mots parfois préservés au prix de véritables prouesses de traduction (cf. la chatte de Tossie répondant “mi-août” à une question du narrateur sur son emploi du temps futur !)

Un bon roman, où la science-fiction n’est qu’un prétexte, tout comme d’ailleurs le XIXème siècle victorien (et même le voyage dans le temps, non ?), pour nous mener là où l’auteur le souhaite, c’est-à-dire à un roman à énigme dans la plus pure tradition anglaise (le mystère de la disparition de la potiche de l’évêque, masquant tous les autres… mais qui ne serait lui aussi qu’un prétexte, finalement ? ). Connie Willis cabotine à tout va, au sommet de son art ; ni ses personnages, ni sa peinture féroce des mœurs victoriennes n’y sont crédibles ou vraiment réalistes (le voyageur temporel Finch, jouant son rôle de serviteur zélé au delà de son mandat ; ou Baine, le serviteur omniscient et imperturbable… jusqu’à certaines limites).

L’outrance atteint la caricature, très proche de la BD humoristique aux gags dignes de Tintin et Milou. Mais peu importe, l’auteur s’est bien s’amusée en l’écrivant, assurément. Et nous aussi. On en redemande, madame Willis.

Biff

“Sans parler du chien”, par Connie Willis (J’ai Lu Millénaires, 2000 et J’ai Lu Poche, 2002)

Written by Dominique Karadjian

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