Le faiseur d’histoires d’Alasdair Gray

Voilà un bien étrange ouvrage. Jamais autant l’ironie sur les genres (polar, essai historique, SF) n’aura été aussi mordante que dans ce petit roman (en nombre de pages). Alasdair Gray nous offre, en effet, avec le Faiseur d’Histoire un grand récit sur les artifices littéraires.

Wat Dryhope est un fier guerrier, il a gagné son statut de héros sur un champ de bataille, pour la plus grande fierté de sa mère. En littérature comme dans la vie en générale, s’il existe un lieu où naissent les héros, c’est bien le champ de bataille. Nous sommes au XXIIIème siècle, la vie est douce depuis que les femmes ont pris le pouvoir, décident d’élever collectivement les enfants, dispensent leurs faveurs à qui elles veulent, tandis que les hommes jouent à se massacrer sous le regard inflexible de la Convention de Genève dans des guerres qui ressemblent à s’y méprendre au football gaélique. La vie sociale se déroule, quant à elle, sous la surveillance de l’Oeil Public, avatar médiatique de notre télé-réalité. Seulement un jour Wat Dryhope, lors d’une bataille homérique qui aurait du se terminer par sa défaite et l’élimination physique de tout son clan commet un geste de libre-arbitre en envoyant valdinguer son drapeau à la mer, empêchant ainsi le camp adverse de remporter la victoire.

Ce roman d’anticipation renoue avec un genre que l’on avait quelque peu oublié sur nos rivages science-fictionesques : la république ou mieux l’utopie. Cette société idéale, imaginée par Alasdair Gray, fondée sur un matriarcat généreux, où chacun reçoit ce dont il a besoin grâce aux vitaplantes, super OGM ayant réglé la faim et la soif dans le monde, et le problème des déchets, selon le principe du « rien ne se perd, rien ne se crée ».

Cet optimisme béat, loin d’être simpliste, baigne dans une ironie permanente. Et l’on se surprend à sourire lorsque l’auteur dénonce le passé tant honni – notre histoire contemporaine – mais aussi notre manière d’aborder le livre-objet : ici les dessins stylisés ne seraient-ils pas un écho aux enluminures des moine-copistes ? Et là, les multiples notes de page ne voudraient-ils pas imiter les écrits de nos érudits ?

Ce roman est inclassable. Récit hybride, novateur dans le fond et le ton, il nous renvoie à l’humour si indéfinissable mais tellement jouissif des Monty Python et de Rowan Atkinson, lorsque ces derniers revisitaient l’histoire – leur histoire – dans Sacré Graal ou encore Black Adder.

Written by Dominique Karadjian

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