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B, B et F discutent – Janvier 1969

BREL : Ah oui ! Moi, dès que c’est dément, je plonge !

- Comment vivez-vous ? Avec des copains ? Une femme ? En compagnie d’animaux ? Comment ?

FERRÉ : Les gens sont toujours intrigués par nos vies. Ils voudraient rentrer dans nos vies… Chaque fois que les gens sont entrés chez moi par effraction sentimentale, il m’est toujours arrivé des salades abominables. Il y a des gens qui se démerdent pour rentrer dans la vie des artistes… Et ce sont de sales gens !

- C’est peut-être, en partie, parce qu’à cause de votre talent, vous êtes des hommes publics ?

BRASSENS : Ah oui ! Mais cela n’implique pas que je doive tout faire, tout accepter, tout dire. On a quand même des droits. Les droits que personne ne conteste aux autres, pourquoi nous les contesterait-on à nous ?

FERRÉ : Nous sommes des hommes publics, d’accord. Mais avec le métier que nous faisons, nous ne pouvons pas ne pas souffrir de ça. Je vais vous raconter une histoire… Chaque fois que je rencontre dans la rue une femme qui vend son corps – c’est à dire une putain – , si elle me reconnaît, elle ne me fait jamais l’article. J’ai longtemps cherché pourquoi et j’ai trouvé : c’est parce que je fais le même métier qu’elle, parce que je vends quelque chose de mon corps. Quand on est sous les projecteurs, les gens payent, ils achètent un billet, ils viennent nous voir, ils attendent que vous leur plaisiez ou que vous vous cassiez la gueule. De toute façon, ils attendent quelque chose : c’est vous avec votre corps ! Et vous vendez quoi ? Votre voix ! Eh bien, entre le dessus et le dessous, il n’y pas beaucoup de différence… Voilà, pourquoi les putains ne me font pas l’article quand elles me reconnaissent. Et je suis sûr que pour vous, c’est la même chose…

BRASSENS : Tu sais, on ne va pas traîner souvent dans les endroits où se trouvent les dames dont tu parles ! [Eclat de rire général]

BREL : De toute façon, en gros, elles sont aussi artistes que nous, et nous sommes aussi putains qu’elles.

FERRÉ : Bravo ! C’est merveilleux…

BREL : Pour en revenir à nos petites vies, je crois que si l’on écrit, c’est qu’on ne vit pas tellement.

FERRÉ : On vit comme tout le monde. Brassens, lui, il aime la peinture, je ne sais pas quoi, le café au lait, les chats… Brel… il aime quoi ?

BREL : Moi ? Le travail ! N’importe quoi. J’aime travailler, [rire] c’est mon vieux vice !

BRASSENS : Vous prenez la vie de n’importe qui, c’est la nôtre, quoi. Chacun a ses tics, ses manies, ses habitudes.

- Quelle place tient la femme dans votre vie ?

BRASSENS : Ca, c’est une autre histoire !

[rie de Brel]

FERRÉ : On est tous logés à la même enseigne.

BREL : Je crois qu’on a tous les trois répondu ! [rires]

BRASSENS : Oh, la femme, c’est un être charmant quand elle s’en donne la peine, et pénible sans s’en donner la peine ! [rires]

BREL : Moi je crois que la femme est un être qui se donne toujours et de toute façon beaucoup de peine… Mais l’homme aussi ! [rires]

- Qu’est que vous appréciez chez une femme ?

BRASSENS : [silence] Ca dépend de ce qu’on attend…

BREL : …Ce qu’on espère ou ce qu’on redoute.

BRASSENS : C’est tout simple ; un type rencontre une femme, il est amoureux d’elle, ça dure deux mois, deux ans, vingt ans et puis c’est tout. C’est comme pour tout le monde. Là aussi c’est pareil…

- Pensez-vous que la femme soit capable d’apporter quelque chose d’important à l’homme ? L’équilibre, par exemple ?

FERRÉ : Non !

- Pourquoi ?

FERRÉ : [silence] Parce que.

BRASSENS : Je pense que nous sommes, nous trois, des types qui, sur le plan de l’équilibre, pouvons nous passer de femme. Sur un autre plan, non. A-t-on besoin tellement d’équilibre d’ailleurs ? Peut-être qu’on n’en a pas besoin. [rires] Non, une femme peut être emmerdante, une femme peut être charmante, ça dépend desquelles. Ca dépend de la femme à laquelle tu as affaire, de sa nature, de son caractère ou des atomes crochus qu’on a avec elle… La femme en général, c’est une autre histoire.

- Léo Ferré, lui est beaucoup plus catégorique…

FERRÉ : Je dis non, parce que la femme n’a de cesse qu’arrive – après l’amour- la tendresse, ce bâtard insoutenable de l’amour, qui fout tout par terre ; et qui, moi, me rend encore plus seul que tout. La tendresse, c’est la fin du monde… Parce qu’on est chocolat. Quand quelqu’un est tendre avec moi, je suis marron, je suis un esclave. Et si je suis un esclave je ne suis plus un homme ! Voilà, c’est tout. On n’a pas le droit de se foutre dans les pattes d’une bonne femme qui vous tient en laisse !

BREL : Moi, je suis trop jeune pour parler de tout ça ! [rires]

BRASSENS : Je crois que sur le plan de notre vie de chanteur, nous n’avons pas tellement besoin des femmes ; nous en avons besoin comme tout le monde, vous savez bien pourquoi…

BREL : Pour faire le marché !

BRASSENS : L’amour est une chose difficile… D’ailleurs, vous le voyez bien, ça ne réussit pas tellement à la plupart des gens.

BREL : Mais il y a très peu de gens qui sont faits pour l’amour, très peu…

BRASSENS : Bien sûr. La plupart des gens, si on ne leur en avait pas parlé, ils n’y auraient pas même pas pensé !

BREL : C’est une invention de la littérature de la Renaissance, enfin…

BRASSENS : Et puis, il ne faut pas oublier que la vie sexuelle a de l’importance chez les individus. C’est même l’une des choses les plus importantes, après…

FERRÉ : L’amour, c’est une chose instantanée. C’est l’histoire du rêve familier de Verlaine, ou de la passante de Baudelaire… Il faudrait pouvoir faire l’amour – je dis cela en toute quiétude, sans aucune mauvaise pensée – avec une femme instantanément. Et ça c’est pas possible. Et pourtant, parfois, il vous est arrivé de rencontrer une fille dans la rue, avec qui vous auriez fait l’amour immédiatement. Mais ça n’est pas possible ; il y a dix mille tabous autour de ça…

BREL : On est tous les trois beaucoup trop féminins pour apprécier follement les femmes…

FERRÉ : On est, finalement, toujours exploités par les femmes !

BREL : Ah non ! non ! Moi qui ai une réputation de misogyne, je ne suis pas de ton avis. Je suis relativement misogyne, mais je ne trouve pas que toutes les femmes exploitent tous les hommes.

FERRÉ : J’aime bien le “relativement” ! Explique-moi ce que ça veut dire “relativement misogyne”…

BRASSENS : Moi, je ne suis pas du tout misogyne. Une femme me plaît, elle me plaît. Une femme ne me plaît pas, elle ne me plaît pas, ça ne va pas plus loin. Ce n’est pas un parti pris.

FERRÉ : Mais misogyne, ça ne veut pas dire ça.

BRASSENS : Oui… c’est plutôt le type qui se méfie des femmes.

BREL : C’est ça, je suis méfiant. Je ne crois pas tout leur baratin.

BRASSENS : Oui, mais, d’un autre côté, sont-elles vraiment responsables, les femmes ?

BREL : Non pas du tout. C’est pour cela que je dis ” relativement misogyne “. Elles sont élevées comme ça, souvent, avec cet instinct de propriété dans l’amour… Mais comme nous, nous sommes élevés aussi d’une certaine façon.

FERRÉ : Vous savez, moi, je crois que l’homme est un enfant, alors que la femme n’est pas un enfant. Voilà.

- Avez-vous le sentiment, tous les trois, d’avoir bien… ou très bien ” réussi votre vie ” ?

BREL : Elle n’est pas encore finie !

BRASSENS : On verra ça à la fin. Peut-être que ça va mal finir ? Jusque-là, on a fait à peu près ce qu’on a voulu, comme on disait tout à l’heure.

FERRÉ : On est libre. On fait ce que l’on veut, tout de même…

BRASSENS : Ecoutez, faire des chansons, les chanter en public, et avoir le plaisir de voir que le public les accepte et les reçoive, c’est quand même pas mal. Il y a de quoi être content, oui.
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Posted in Arts et littératures.


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