George Lincoln Rockwell, le Hitler américain

Regardez bien cet homme au centre de l’image.

Observez bien les hommes en arrière-plan.

Oui, vous ne rêvez pas.

Trois hommes habillés de l’uniforme nazi, arborant la croix gammée, entourés d’une assistance noire : on devine qu’ils écoutent attentivement une personne.

Nous sommes le 25 février 1962 et l’homme qu’écoute ce public surréaliste est Malcolm X. L’homme, au milieu de la photo, est George Lincoln Rockwell, le fondateur du American Nazi Party. L’Histoire a oublié cet homme. En pleine décennie des droits civiques, nous retenons bien volontiers le personnagede Malcom X, homme ambivalent et toujours autant controversé aujourd’hui ; nous n’oublions pas Martin Luther King ; nous n’oublions pas Rosa Parks, par qui tout commença ; nous n’oublions pas les frères Kennedy, qui rendirent possible l’impossible d’alors. En fait nous n’oublions pas ceux et celles qui furent au cœur d’un combat juste mais en revanche, on oublie facilement qu’en face de ces gens, il y eut des individus, comme George Lincoln Rockwell et des organisations, comme le Ku Klux Khan.

L’Histoire avec un grand H ne se souvient donc guère de ce triste sire. Pourtant, le parti, qu’il a fondé, a toujours pignon sur rue et vomit tous les jours sa haine sur les réseaux sociaux. Fortement influencé par Joseph McCarthy qu’il considérait comme un de ses mentors, George Lincoln Rockwell eut une carrière politique météorique mais suffisamment riche  pour qu’aujourd’hui encore ses écrits et ses discours influencent une minorité.

Quel est le contexte politique de cette photo avec George Lincoln Rockwell ?

Cet obscur épisode de l’histoire américaine eut lieu le 25 février 1962 à Chicago. Cette scène surréaliste fut photographiée par la journaliste Eve Arnold (la première femme photographe à avoir collaboré avec l’agence Magnum), qui suivait dans ses déplacements, l’activiste Malcolm X. En théorie, rien ne laissait présager que ces deux hommes, que tout oppose, se rencontrent. Pourtant, nous sommes en 1962 à une époque charnière de l’Histoire des Etats-Unis. Nous sommes en plein milieu du mouvement des Droits Civiques et la tentation à la radicalisation est forte chez certains citoyens noirs. Malcolm X n’est pas inconnu du public américain en 1962. La figure la plus influente du Nation of Islam, après Elijah Muhammad, a déjà derrière lui un passé d’activiste politique. Il est devenu en quelques années le porte-parole naturel des Black Muslims.

Le discours radical de Malcolm X tient, à cette époque, en quelques lignes :

– les Noirs sont supérieurs aux Blancs ;

– Les Noirs sont la race originelle ;

– La déchéance des Blancs est imminente et ils représentent le Diable sur Terre.

La rencontre donc de George Lincoln Rockwell avec les membres du Nation of Islam devait donc nécessairement arriver puisque leurs deux organisations partageaient une même ligne politique : la séparation des noirs et des blancs. En effet, George Lincoln Rockwell prônait de son côté un retour des africains sur leur continent d’origine (parmi d’autres joyeusetés xénophobes et racistes).

Que nous dit cette photo aujourd’hui ?

Imaginons que cette photo ait été prise aujourd’hui, quelque part en France ou dans un autre pays européen, où la tentation nationaliste bat son plein. Imaginons que des personnalités politiques connues pour leurs opinions xénophobes, racistes et antisémites s’affichent clairement ainsi en uniforme nazi, arborant fièrement la croix gammée, en plein milieu d’un meeting d’islamistes prônant la fin de l’Occident comme ultime ligne d’horizon. Serait-ce si inimaginable ?

A la lumière de ce qui se passe aujourd’hui en Europe, on pourrait être tenté de répondre par la positive. Oui, cette photo est aujourd’hui tout à fait possible, avec ou sans croix gammée. A Droite, une haine viscérale de l’Islam et de l’immigration maghrébine ; à Gauche, la même haine de l’Occident et de ses valeurs démocratiques. Un mur de la haine, infranchissable de part et d’autre, mais les deux pourraient très bien s’entendre sur une même ligne politique.

Pourtant, le contexte politique, économique et culturel n’est absolument pas le même. En 1962, nous sommes en pleine guerre froide, dans un monde bipolaire ; nous vivons en pleine 30 glorieuses ; en 1961, nous venions d’assister au procès Eichmann, qui nous laissa à tous un arrière-goût rance où la honte se mêlait à la culpabilité collective ; la décennie qui s’ouvrait serait une des plus créatives, artistiquement parlant, du XXème siècle.

Si cette photo était prise aujourd’hui, elle nous dirait autres choses et dans notre contexte d’hystérie médiatique, il n’est pas sûr qu’on garde toute notre raison.

Malcolm X et Fidel Castro