Controverse

De l’affaire Polansky à l’affaire Lahey (cet évêque canadien arrêté alors qu’il était en possession de photos pornographiques infantiles), il est (presque) unanimement considéré que montrer l’image ou la photographie d’une jeune fille pré-pubère nue s’apparente à de la pédophilie, même lorsqu’il s’agit d’oeuvre d’art. Cette exigence morale (ou surcroît de pudibonderie, diront certains) est d’autant plus exigeante auprès des oeuvres d’art qu’il suffit maintenant d’une simple plainte pour que les caméras se braquent sur l’objet incrimine, tout en suscitant la polémique et l’intervention de la justice.

Les deux photos ici présentées ont quasiment partagé le même destin. La première est une photo de Brooke Shields, alors âgée de 13 ans, qui pose nue dans sa salle de bain pour le photographe Gary Gross. La seconde est prise la photographe suisse Annelies Strba, elle représente sa fille, aussi âgée de 13 ans, qui pose nue dans leur salle de bain.
Dans le premier cas, Brooke Shields essaya de récupérer les négatifs de ces photos qu’elle trouvait embarrassantes : une longue bataille juridique s’ensuivit mais l’actrice fut déboutée. Gary Gross garda donc le droit de publier ces photos n’importe où, revues pornographiques exceptées. Cependant, le procès ruina les finances et la réputation de Gary Gross. En 1992, un autre photographe, Richard Prince, décide de racheter les droits de ces photos à Gary Gross et les retravaille. C’est ce travail qui fut présenté lors de l’exposition Pop Life au Tate Museum, cet été. Exposé dans une salle à part, le Tate Museum dut la fermer (temporairement) sur demande de la police pour vérifier que ces photos n’offensent pas le public et ne contreviennent pas à la loi. A ce jour, l’affaire est toujours en pourparler.
Pour le deuxième cas, l’affaire remonte à 2002. Annelies Strba s’est fait connaître grâce à son travail de longue haleine sur sa famille, en prenant des photos de ses enfants et ses petits-enfants dans leur univers quotidien et domestique. De fait, elle participe en 2002 à une exposition collective Over Time qui fait le tour des galeries européennes. Strba choisit entre autres cette photo de sa fille de 13 ans prise dans son bain. Cette oeuvre est exposée à Londres en 2002 mais une femme dénonce son caractère « pédophile et blessant », les agents de Scotland Yard investissent les lieux et accusent le galeriste de diffuser du matériel pornographique. Le procureur fut saisi de l’affaire mais jugea que contenu de son caractère artistique et du lieu de l’exposition, cette plainte n’avait pas lieu d’être.

Ces deux affaires interpellent le monde artistique qui a tous les droits de se sentir impuissant, car la qualité de son travail est aujourd’hui subordonnée à une décision de justice. Et n’oublions pas que généralement ce genre d’affaire fait les choux gras de la presse. Un tel tapage nuit donc fortement à la création artistique car sous prétexte d’un retour à l’ordre moral se cache derrière tout ça cette vieille pie de censure. Aussi devons-nous nous interroger, nous le public, sur la prépondérance de notre regard. Un oeil éduqué saurait fait la part des choses et différencier une photo porno d’une oeuvre d’art. Mais aujourd’hui le contexte sociétal et « civilisatrice » semble plus important que l’Art en lui-même. Or, désormais plane au-dessus de nos têtes ce Big Brother artistique, mélange détonnant d’ignorance et de populisme. Un tel climat est-il propice à la création artistique ? La question est lancée.