Gabriele d’Annunzio

Au hasard des promenades littéraires, nous tombons parfois sur des Ovnis, des archanges paradoxalement éphémères. Tel est le cas de Gabriele d’Annunzio, poète italien, tombé dans un oubli littéraire des deux côtés des Alpes. Pourtant, rares furent les poètes dont les idées furent suivis d’effet. Gabriele d’Annunzio, amoureux de la France mais avant tout italien jusqu’au bout des ongles, était de cette trempe d’hommes qui voulait façonner leur vision politique à un ordre utopique incarnant au mieux leur idéal poétique. Yeats et l’ensemble des romantiques ont aspiré à ce renouveau politique et culturel. Tous échouèrent et seul le tonitruant Gabriele d’Annunzio y parvint, certes brièvement, en réussisssant le premier « coup d’état littéraire ». Pour reprendre une expression néonaute, Hakim Bey parlerait lui de Zone Temporaire Autonome.
Si quelque part, la ville de Fiume, aujourd’hui Rijeka en Slovénie, porte le souvenir du premier état utopique avec la première constitution poétique et musicale, la Charte Carnaro, rappelons-nous alors que d’Annunzio fut le premier (et unique ?) Duce de l’histoire.

Nous sommes en 1919. L’Europe sort de sa première grande boucherie et tente tant bien que mal à penser ses blessures. C’est le temps du découpage et autre saucissonnage géographique. Dans ce contexte, le port de Fiume subit le sort que lui réserve la Société des Nations et le Conseil Suprême Interallié, à savoir être attribué à la Yougoslavie.
Ici commence alors l’épopée de Gabriele D’Annunzio, déjà véritable gloire littéraire en Italie, il devint un héros militaire lors de la guerre. Or, c’est à la tête de 300 marines et autres aviateurs déserteurs, qu’il annexa littéralement Fiume à la barbe de la SN. Au cri « O Italia O Morte » et ce durant deux ans, D’Annunzio gouvernera Fiume et défiera ainsi les puissants du monde d’alors.
Voilà pour l’histoire, ici commence une des aventures littéraires des plus étonnantes. Une comedia del’Arte certes mais aux implications politiques et philosophiques bien réelles.
D’Annunzio voulait briller dans la vie mais aussi dans l’art. Lors de la prise de Fiume, il s’entoura de personnages iconoclastes hors du commun : nationalistes, syndicalistes révolutionnaires, Arditi (membres des Sections d’Assaut) et de purs aventuriers.

Avec Alceste de Ambris, dirigeant syndicaliste, il prépara puis écrivit la Charte Carnaro. Enfin, le « royaume de l’esprit humain » allait être atteint grâce au culte de la musique. Ce projet de constitution ne ressemble en rien aux écrits du genre. Ce n’est pas un texte juridique, nous sommes loin des articles du Code Pénal ou Civil. Non, D’Annunzio était un poète et sa constitution comprend des envolées lyriques. Les passages les plus austères ont été sûrement signés par Ambris.
Le ton est donné dès le préambule : « […] Son droit est triple, comme les remparts inentamables qui protège le mythe romain. Fiume est la gardienne italienne avancée des Alpes juliennes; elle est l’extrême pointe de la culture latine; elle est l’ultime porteuse du signe de Dante […] ». Cet unique passage démontre le peu de cas que faisait du juridique d’Annunzio mais le plus intéressant est qu’il s’inscrit dans la longue tradition poétique italienne. D’Annunzio est en effet un poète aux inspirations politiques patriotes comme l’ont pu l’être Dante ou encore Foscolo.

Ce qui frappe encore dans cette charte est la prédominance de la « dixième muse », la muse « énergie ». Une allégorie pour tenter de définir l’indéfinissable, une force puissante, invisible, initiatrice du progrès, inspiratrice, brisant les carcans. Le poète italien n’a pas voulu d’une « loi-cadre », il voulait qu’elle vive par elle-même, qu’elle soit évolutive, d’où les dispositions prévues dans divers articles pour que l’on puisse y apporter les modifications. Alors utopique dans l’âme cette constitution ? Ceux qui n’y virent qu’une ébauche anarchiste ou encore une constitution fasciste et réactionnaire ne l’ont certainement pas lu. En ce 27 août 1920, D’Annunzio et Ambris offrirent au monde médusé, une constitution avant-gardiste. On y retrouve :
– L’égalité des sexes devant la loi,
– L’égibilité des femmes à toutes les fonctions privées et publiques,
– Les allocations en cas de maladie ou d’acidents du travail,
– La retraite aux personnes âgées,
– Les allocations de chômage,
– Le salaire minimum garanti, etc. etc.

En l’an 2000, lorsque nous pensons que nous discutons encore certains de ces points, affirmer que cette charte est utopique, révèle un aveuglement peu glorifiant.
Le terme fasciste ne convient pas non plus. Oui d’Annunzio a pris trop littéralement à son compte le « übermensch » nietzschéen. Le monde était fait pour les hommes comme lui et non pour la multitude. Oui Mussolini a emprunté à la Charte Carnaro certains éléments mais en les détournant. Mais les comparaisons hâtives s’arrêtent là. En 1920, le fascisme n’existait pas, ce n’était qu’un état d’esprit. L’avènement du fascisme date de 1923 et de la marche sur Rome de Mussolini. De plus la charte Carnaro s’oppose à l’hypertrophie de l’état et aux abus qui en découlent.
Gabriele d’Annunzio a voulu opérer une synthèse de la République romaine à celles des communes au temps des Médicis. Ces deux périodes de l’histoire étant pour lui symptomatiques de l’esprit créatif qui peut animer un petit groupe d’hommes. C’est pourquoi elle est nationale, populaire, anticapitaliste et corporative.

L’Etat indépendant de Fiume eut une vie brève. La charte fut-elle jamais appliquée ? On est forcé de croire les chroniqueurs de l’époque décrivant la ville portuaire comme étant le plus grand rassemblement de drogués. Gabriele d’Annunzio, malgré son génie, n’avait pas la ténacité d’un vrai politicien. Le 18 janvier 1921, c’est la débâcle, la ville est bombardée et Gabriele d’Annunzio fuit sans attendre. Commence alors pour lui une lente descente vers l’oubli. Après cette déroute, il restera dans l’ombre de Mussolini.
Ce dernier lui demanda en 1935 de plaider la cause de l’Italie auprès du Président Français Albert Lebrun. Il venait d’envahir l’Ethiopie et les deux grandes puissances, irritées de voir un petit pays tenté de les imiter, sanctionnèrent économiquement l’Italie, la jetant irrémédiablement dans les bras de l’Allemagne. D’Annunzio obéit et écrivit au Président français « son long amour pour la terre de France ». Il n’eut aucune réponse, ce qui fit dire au poète italien : « Cet homme ne doit pas aimer la poésie ».

Written by Dominique Karadjian

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