L’échelle de Darwin de Greg Bear

Avec Brin, Benford, Egan et quelques autres, Greg Bear fait partie de la génération d’auteurs anglo-saxons (souvent des universitaires) qui ont suivi Clarke le précurseur sur le terrain d’une science-fiction spéculative de pointe, autrement baptisée « hard science ». Dans le cas de Greg Bear, bien plus que d’action pure, il s’agit souvent d’une SF hyperréaliste et fouillée sur le plan psychologique, mais aussi très proche de nous par ses thématiques.

Bear a publié plusieurs autres romans, le premier, « La musique du sang » chez J’ai Lu en 1987, puis les autres chez Robert Laffont. « L’échelle de Darwin », premier volet de ce nouvel opus, a obtenu le prix Nebula en 2000, et son final ouvert laissait espérer une suite. Bear y expose une théorie évolutionniste assez révolutionnaire et inédite. Il illustre en effet, sous tous ses aspects (socio-politiques en particulier), l’hypothèse d’une évolution brutale de l’espèce humaine (en l’espace d’une seule génération), plutôt que celle de l’adaptation lente à son environnement ou à tout autre facteur ou contrainte, défendue par Darwin. Appuyant son projet de nombreuses considérations scientifiques (un peu trop, parfois, et très pointues pour le profane), Bear se place donc ici au cœur même de la problématique de la « vraie » hard science : celle qui vise à (dé)montrer ou illustrer par l’exemple, par un scénario réaliste, et somme toute crédible. Et le fait de situer l’action au tout début de notre millénaire touche plus encore le lecteur, par son réalisme saisissant, et la proximité de l’univers du roman avec ses propres références.

Exposition : lors d’une sortie dans les Alpes, l’archéologue Mitch Rafelson et deux collègues découvrent les restes préservés par le froid d’un couple néolithique et de son enfant, réfugiés dans une grotte. Problème : l’enfant, s’il est bien le leur, présente des caractéristiques plus « modernes » que ses parents de type néanderthalien. Flairant le coup médiatique, la collègue de Mitch dérobe le bébé momifié à l’insu de ses compagnons.

Séparément, interviennent des rumeurs de naissances bizarres, en Europe de l’Est, puis l’on y découvre un charnier de femmes enceintes datant de plusieurs dizaines d’années, indice d’une volonté d’élimination discrète d’une certaine catégorie de population. On pense à un nouveau virus, qui aurait été éradiqué en supprimant sa cause par la violence la plus radicale qui soit : l’élimination physique pure et simple.

Scientifique brillante et spécialiste des questions virales, Kaye Lang est dépêchée sur place pour examiner le charnier. Plus tard, elle participe au comité de recherches concernant ce qui est identifié comme un virus et rencontre Mitch Rafelson, qu’elle épouse (sa carrière a basculé à l’issue d’un incident avec les native indians sur un chantier de fouilles). A ses côtés, elle sera ensuite confrontée directement au nouveau « virus ». Alors que le monde occidental, confronté au soi-disant virus, traverse une crise majeure, leur vie de couple et professionnelle change du tout au tout pour devenir un combat personnel lorsque naîtra leur fille, Stella Nova, qui fait partie des nouveaux enfants, appelés « enfants du virus ».

Le scénario progresse, en alternance, à travers les actes et les sensations de Kaye et de Mitch, puis de Stella enfant et adolescente, mais aussi de seconds rôles significatifs, tel Christopher Dicken ou le docteur Thomas Augustine, deux personnages clés chargés, sur le plan législatif ou sur le terrain, de définir ou faire appliquer la politique d’éradication du virus.

En même temps que l’exposition d’une conjecture scientifique, ce roman est un plaidoyer pour le droit à la différence et une dénonciation virulente de l’intolérance, de la peur de l’autre ou de l’inconnu (peur instituée, bien plus qu’individuelle). Dénonciation, aussi, de la perversité d’un régime politique américain réactionnaire dépeint comme totalitaire, et souvent cynique. Celui-ci se voit confronté à un problème majeur venant « de l’intérieur » : problème de société, mais problème sanitaire et médical à la fois, pour lequel prévalent les règles impitoyables de la protection civile, une sorte de nouvelle « chasse aux sorcières » visant dans un premier temps les femmes enceintes, puis leurs enfants : et ce uniquement parce qu’ils sont différents. On notera que seul le point de vue américain est réellement illustré par Bear, les informations et les réactions provenant du reste du monde restent très parcellaires (brefs compte-rendus de média, etc.). Ceci dit, les positions étrangères sont, souvent, bien moins extrémistes que celle de la soi-disant démocratie libérale US. Toujours donneuse de leçons, celle-ci est plutôt mise à mal, ici, par la vision pessimiste (mais réaliste, hélas) de Bear sur la capacité de sa propre nation et de ses instances dirigeantes à « évoluer », quand bien même elles sont confrontées à l’évidence des faits, à plusieurs reprises (l’exemple néanderthalien de cohabitation pacifique).

Le second tome poursuit le scénario, accélérant la chronologie jusqu’à l’adolescence, puis la maturité (y compris sexuelle) de Stella et de ses pareils et exposant l’évolution de la situation vis à vis des « enfants du virus » : camps d’internements, triomphe de la méfiance, de l’arbitraire étatique, mais aussi de la bêtise et de la cupidité des individus (tels les chasseurs de prime pourchassant les enfants du virus pour les vendre à un gouvernement qui accepte tacitement ce service rendu à sa politique répressive). Hormis quelques sursauts au niveau fédéral, seuls quelques-uns – dont Thomas Augustine, après sa prise de conscience – luttent encore pour éviter leur élimination physique systématique. La situation devient plus critique encore lorsque, confinés dans des camps-prisons, les enfants sont décimés, victimes d’un virus – un vrai, celui-là – et considérés a priori comme contagieux pour l’humanité « normale ».

Le premier tome nécessite d’avaler (ou zapper ?) de nombreux pavés scientifiques complexes sur les virus, la génétique, etc. Logiquement, après cette exposition lourde, le second tome devient plus lisible sur ce plan, et plus linéaire. En revanche, on peut se sentir un peu frustré par les coups d’accélérateur du scénario (Sheva + 8 ans, + 12, + 15, + 18) qui, s’ils sont le seul moyen de faire tenir vingt ans de la vie des protagonistes en volumes d’une taille raisonnable, bousculent les attentes du lecteur, et abandonnent les protagonistes pour se placer au niveau du phénomène global (viral, et politique), laissant dans l’ombre divers développements.

Bear a toujours eu sa façon à lui de mener ses scénarios et de faire vivre, penser, et réagir ses personnages, surprenant souvent le lecteur, par des options ou bifurcations inattendues. Ici, entre autres, on pourra être surpris, voire dérangé par l’Epiphanie de Kaye – sa rencontre avec Dieu ? Un élément inattendu, certes passionnant en soi, mais superfétatoire dans un roman déjà surchargé en événements. Plutôt que de celui-là, cela pourrait être l’objet d’un autre livre restant encore à écrire.

En même temps qu’une conjecture scientifique hardie, ce roman est, au final, un passionnant réquisitoire démontant tous les rouages de l’exclusion, qu’elle soit d’origine sociale, politique ou individuelle ; un mécanisme d’autant plus troublant que tout cela n’est, somme toute, pas si éloigné de la réalité contemporaine. C’est aussi un tour de force, que d’insuffler la vie à autant de personnages pris dans la même tourmente. Mais là est aussi l’une des frustrations minimes du lecteur que de ne jamais savoir si Bear accorde, ou non, la priorité aux destins individuels qui sont parfois un peu sacrifiés (voire manipulés ?), au profit de la démonstration d’ensemble.

Biff

« L’échelle de Darwin », suivi de « Les enfants de Darwin », de Greg Bear, chez Robert Laffont, collection Ailleurs & Demain, 2000 et 2003

Written by Dominique Karadjian

Laisser un commentaire

Visit Us On TwitterVisit Us On Google Plus