Berceuse de Chuck Palahniuk

De Chuck Palahniuk, on retient pour l’instant qu’il est l’auteur de Fight Club, ce roman de forcené schizo, cartonnant les violences d’une société américaine au bord de la rupture. C’est oublier ses autres romans : le non moins violent Survivant, le libidineux Choke, le faux calme Monstres invisibles… A cette impressionnante succession de romans remarquables s’ajoute le désormais fantastico-road movie Berceuse, traduit magistralement par Fred Michalski.

Chaque lecture de Palahniuk est une baffe esthétique, une leçon d’écriture magistrale. A l’instar de ces contemporains, il a dépassé le cap de la satire sociale pour mieux saisir nos faux-semblants, nos zones grises, les non-dits, les mirages. En cela, Palahniuk est certainement à l’heure actuelle l’écrivain qui saisit le mieux l’instant F, ce bref regard de folie que nous avons tous à un moment donné de notre vie, celui qui peut nous faire basculer, mais avec Palahniuk, ses personnages ont depuis longtemps sauté le pas. Chaque roman fait découvrir une facette du talent de cet écrivain. Il n’a pas un style, mais plusieurs qu’il adapte à son histoire et ses personnages. Des trucs narratifs précis qui en une phrase dénoncent, critiquent, morcellent ; des bouts de phrases qui déconstruisent complètement le récit mais jouent avec le lecteur, l’emportant dans un jeu hallucinant et hallucinatoire.

Avec Berceuse, l’écrivain américain poursuit sa déjà longue réflexion sur l’autodestruction de l’individu en société. Détournant les clichés classiques du serial killer, l’auteur nous emmène dans un road-movie ésotérique, une équipée sauvage à la recherche d’une berceuse dont la récitation provoque chez les nourrissons une mort subite. Dans ce roman, il n’y a pas une vie mais plusieurs qui s’entrecroisent, donnant l’impression d’une toile géante qui communique sans cesse. La rumeur traîne, s’amplifie et parasite nos sociétés d’extrême communication et dans ce contexte, les mots tuent aussi lorsqu’ils sont utilisés à notre corps défendant dans un geste de ras-le-bol.

Il y a plusieurs niveaux de lecture dans ce roman : soit on le lit de manière quasi-linéaire et se découvre sous nos yeux la trame classique d’un road-movie, soit on prend résolument les chemins de traverse – et là on comprend toute l’importance de ces petits « trucs narratifs » – et on plonge résolument dans une myriade d’histoires alternatives, servies par des personnages à l’apparence anodine mais qui se découvrent être de véritables squelettes cachés dans autant de placards.

Vous l’aurez donc compris, ce roman est monstrueux et son auteur, un monstre d’écrivain.

Un écrit-olique, un médiocra-phobe.

Written by Dominique Karadjian

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