Le sacre de Nicholas Roerich

Longtemps Igor Stravinski raconta, à qui voulait bien l’entendre, comment lui était venu son célèbre ballet Le Sacre du Printemps. Cette vision flottante lui serait apparue en marchant, il vit une scène païenne d’un autre âge avec un cercle de vieux sages regardant en son centre une jeune fille danser jusqu’à la mort. Ils doivent la sacrifier pour contenter les dieux du printemps.

Roerich

Histoire qui eut semble-t-il des variantes. Longtemps Nicolas Roerich, le créateur des décors et des costumes du célèbre ballet, contesta la version du musicien.

En 1911, les relations entre Roerich et Stravinski n’avaient pas encore tourné à l’aigre-doux, mais reposaient sur une franche complicité, notamment lorsqu’il fallut créer visuellement cet improbable ballet, en la transposant à l’Age de Pierre. Comme le décrivit Roerich, ils voulurent réincarner en un lieu la magie des antiques âges dans toute leur gloire et puissance. A cette époque, Nicholas Roerich était le seul en Russie à pouvoir donner vie au rêve de Stravinski, inhibé qu’il était par sa passion sur la préhistoire et les mondes anciens. Sa collaboration avec Stravinski fut le point de départ d’une longue quète sur le sujet, qui le mena jusqu’en Himalaya où il trouva ce qu’il cherchait.

La création du Sacre du Printemps fit donc se rencontrer Roerich et Stravinski, par l’entremise de Sergei Diaghilev que Roerich connaissait depuis de longues années. Roerich n’en était pas à sa première création théatrale. Grâce à Diaghilev, il put intervenir sur le Prince Igor de Borodine en 1909, en y introduisant un élément théatral qui fit couler beaucoup d’encre : en mélangeant certains prigments de couleur à du jaune d’oeuf, il créa des fresques hautes en couleur, qui firent dire à un critique parisien, « d’avoir eu l’étrange impression d’être transporté à la fin des temps ».

L’année qui précéda sa rencontre avec Stravinski, il écrivit un long essai où il posa sa vision de ce qui allait devenir le scénario du Sacre du Printemps : {A lake. At the mouth of the river stands a row of houses. On the banks, dugout canoes and nets. The nets are woven long and fine. Hides are drying on the kilns : bear, wolf, lynx, vixen, beaver, sable, ermine… A holiday. Let it be the one with which the victory of the springtime sun was always celebrated. When swift dances were danced, when all wished to please. When horns and pipes of bone and wood were played. The people rejoyced. Among them, art was born.}..

Roerich

Lorsque les deux artistes se consacrèrent à l’élaboration de « leur enfant », comme aimait l’appeler Stravinski, ils se plongèrent, non sans une certaine délectation, dans l’histoire des temps anciens et de ses mythes.

Aujourd’hui l’influence de Roerich sur le ballet n’est guère contestée. Il aida Stravinski à concrétiser ce qui fut au début une vague vision poétique.

Durant l’été 1911, les deux hommes se rendirent dans une colonie d’artistes où ils étudièrent la collection d’anciens costumes slaves de la propriétaire, la Princesse Maria Tenisheva, mécène entre autres de Roerich. Ce dernier y puisa ses principales idées pour dessiner puis élaborer les costumes du ballet. Durant ce temps, la petite musique intérieure de Stravinski était quelque peu eu point mort. Aucune note, aucune mélodie ne lui venait. Aux dires de Roerich, c’est lui qui s’entretenait sur l’avancement du projet avec la Presse.

Au fur et à mesure qu(il produisait les plans du décor et les dessins des costumes, on se rendit compte de la richesse de son travail et notamment de l’exactitude de la représentation de certains fêtes traditionnelles slaves, notamment le kupala, qui annonce l’arrivée du christianisme, qu’il transforma en fête païenne. Dans le même esprit, Roerich travailla avec le chorégraphe Vaslav Nijinski pour insuffler aux danseurs l’esprit des temps anciens.

La première du ballet eut lieu à Paris le 29 mai 1913. Elle entra dans la légende tant elle provoqua chez les spectateurs une indignation sans équivoque. Les protestations fusèrent dès les premnières notes de musique, discordantes et jouées par un orchestre assourdissant. Entre les insultes et les viva d’étudiants avant-gardistes, le chaos régna durant toute la représentation. Ce qui fit dire plus tard à Roerich avec ironie, que les spectateurs furent certainement habités par cet esprit primitif qui caractérisait le ballet.

Etrangement, le Sacre du Printemps fut la dernière véritable création scénique de Nicholas Roerich, même s’il continua de temps en temps à travailler avec Diaghilev.

Written by Dominique Karadjian

Laisser un commentaire

Visit Us On TwitterVisit Us On Google Plus