Faerie Hackers de Johan Heliot

N’en déplaise à ceux qui vont sourire, oui j’ai lu un roman de fantasy urbaine, et jusqu’au bout.

Cet aparté fait, revenons à notre sujet.

Donc Johan Heliot, écrivain de génération, la mienne en l’occurrence, a tout pour réussir une grande carrière. Du moins, si j’en crois les critiques lues à droite et à gauche sur ce jeune homme, décidément bien méritant. Que l’on se rassure, de nos jours, l’éloge ou le blâme ne travaille pas pour la postérité. Au contraire la critique de connivence a remplacé celle où on se battait encore. Il n’y a pas si longtemps, un Sartre conspuait un Camus qui le lui rendait bien. La question littéraire était au cœur de la critique et la littérature de genre avait encore une Voix, un timbre qui donnait à nos utopies une consistance, une texture. En SF, qu’importe si on chante un peu faux, il suffit d’une oreille pour bien entendre un peu. Parler d’un autre monde sans effets de manche enfonçait toutes les lignes Maginot, des fous furieux bataillaient sur le devenir du genre humain. On prospectait, on creusait, on découvrait et on érigeait.

Et puis un jour, plus rien.

Heureusement, il existe certains amateurs, pour qui il est important de définir un horizon d’attente, qui croit encore en une littérature exigeante. La verve dont Johan Héliot fait preuve dans son roman nous donnerait à croire que la SFF sait de temps à autre sortir de ce chemin boueux sur lequel elle se complait depuis au moins une décennie…. Nous donnerait…

Car Faerie Hackers est un curieux texte. Le style y est flamboyant, digne d’un Alexandre Dumas lorsque ce dernier ne tombait pas dans la facilité ; lier la magie du royaume de Faerie à l’histoire des terriens de la Surface est intéressant à défaut d’être original ; et l’entame du roman restera à mon avis comme un des très beaux moments du genre : volupté du secret, sentiment du danger imminent, voile du mystère servis par un sens de la formule, une fluidité certaine, syncopée par moment. Il y a un esprit dans ces pages, au sens XIXème siècle : Johan Heliot marivaude avec ce langage gracile qu’affectionnaient particulièrement nos poètes romantiques. L’auteur épouse son sujet formellement, sa dialectique étreint ses personnages sans jamais la relâcher. Ce prologue glisse, respire avec aise.

Et puis après, plus rien.

Un tel style doit servir une histoire, une trame narrative, un roman, mais pas uniquement un prologue ! Je vous le dis ici Monsieur Heliot : honte à vous de nous faire espérer tant de choses en quelques pages et de nous lâcher ensuite en pleine cambrousse aussi misérablement ! Car enfin, il est dommage que la scène qui suit se passe dans un camp de concentration ! L’usage de ce cliché devrait vous servir à puiser le singulier dans la redite mais il n’en est rien : la facilité remplace l’exigence dont vous faisiez preuve jusque là. En deux pages, vous brisez cet instant de complicité que vous aviez malicieusement noué.

On se dit alors que ce moment de grâce reviendra et avec avidité, on part à sa recherche en lisant ces pages et ces pages…Mais le roman prend une tangente étrange, une ligne de fuite, un horizon imaginaire flou. Le style flamboyant dessert une histoire devenue trop linéaire, le jeu devient alors tout autre : le lecteur s’amuse à deviner facilement une suite cousue de fils blancs. Le personnage de Fabien trop caricatural sert alors de point de repère dans ce jeu de l’oie : la scène de découverte du jeu vidéo est particulièrement représentative de la faiblesse narrative de Faerie Hackers. On y discerne les enjeux de l’histoire et le devenir des personnages. Si ce début de chapitre n’était pas dans le premier tiers du roman, l’histoire gagnerait certainement en crédibilité. Mais dans cette re-visite du thème du combat entre le bien et le mal, il est malaisé de se perdre tant la flèche directive est grosse.

« Ecrire est un problème, il n’est nullement un acte qui détient une valeur en soi. Un écrivain ne choisit pas la généralité comme valeur, il confronte le banal et l’étrange, jusqu’à ce qu’ils se confondent », écrit Pierre Jourde. Johan Heliot a certainement compris la première assertion, il lui reste maintenant à maîtriser une imagination débordante pour devenir un vrai auteur et un grand écrivain.

Written by Dominique Karadjian

Laisser un commentaire

Visit Us On TwitterVisit Us On Google Plus