Ces politiques si utopistes

Un mot surgi de « nulle part »

L’histoire du mot « utopie » relève d’un hasard littéraire heureux. Ce terme, inconnu du grec, a été trouvé par Thomas More en 1516, presque malgré lui. De son propre aveu, il donna ce titre à ce qui devait être « une bagatelle littéraire échappée presque à son insu de sa plume ». Quelques siècles plus tard, cette littérature caractérise non seulement un genre littéraire mais aussi une littérature sociologique. Selon Thomas More, Utopie signifie « nulle part » : un lieu qui n’a pas de lieu, un lieu irréel, comme cette montagne imaginée par des géographes anglais, qui, fatigués par une dure journée de labeur, découpèrent un éléphant dans un magazine et en dessinèrent le contour sur une carte. Un ailleurs se crée souvent à partir de rien et se nourrit de paradoxes : Amaraute, la capitale, est une ville fantôme ; son fleuve Anhydris est sans eau, etc. De cette farandole philologique se dessine un réel dessein : celui de démystifier un monde que l’on croit volontiers à l’endroit.

Une utopie conservatrice

La lignée anglaise fut et restera prioritaire en ce domaine. L’empreinte de Thomas More sur le genre est telle que son prestige moral et politique imprégnera, voire pèsera, de sa caution morale la désormais longue tradition de l’utopie. Un siècle plus tard, Francis Bacon lui emboîte le pas avec sa Nouvelle Atlantide, abandonnant durant quelques mois sa théorie empirique de la connaissance pour une application plus concrète dans le réel. La Nouvelle Atlantide est une ébauche de société dirigée par un « collège universel » regroupant, chercheurs, techniciens et laboratoires. Avec cet ouvrage, le philosophe ouvre la voie à d’autres auteurs anglais dans ce qu’on appellera la « constellation utopique anglaise », initiée par et autour d’Oliver Cromwell. Des écrits célèbres tels que le Léviathan de Hobbes ou le Oceana de James Harrington voient alors le jour. Il n’est pas étonnant alors que cette Angleterre modelée à cet exercice si particulier de la critique sociétale fasse naître des vocations utopiques et ce là où on l’attend le moins.

En 1828, un jeune homme publie The Voyage of Captain Popanilla, un roman utopique fortement influencé à la fois par le Candide de Voltaire et Le Voyage de Gulliver de Jonathan Swift : un jeune sauvage habitant dans les mers du sud entreprend de voyager dans un pays imaginaire, où tout est très grand, très vert, très ensoleillé, le parfait contraire de la perfide Albion. Quelques années plus tard, le même écrivain réitère en publiant une histoire alternative The Wondrous Tale of Alroy dans lequel il relate les aventures de David El-David, faux prophète, qui fut en son temps pourchassé et tué, après avoir défié le tout puissant Calife de Bagdad. Cette carrière si prometteuse fut cependant déviée de son chemin pour le plus grand bien de l’Angleterre et du Royaume-Uni dixit les historiens. Saint-Simon assurait d’un ton péremptoire que « les hommes à imagination ouvriront la marche ». Cette assertion s’applique certainement à Benjamin Disraeli, ce libéral converti au conservatisme. Cet authentique homme d’action, ce grand rêveur romantique, ce premier ministre à qui la Reine Victoria faisait grande confiance, fera du Royaume-Uni un empire, une image de sa propre utopie politique. Tradition toujours, lorsqu’à la fin du 19ème siècle, Churchill écrira, encore jeune homme, son seul et unique roman Savrola, histoire d’un duel politique entre Morala, un tyran et Savrola, son opposant démocratique. Lire ce roman permet de mieux comprendre la philosophie d’action du futur premier ministre. Fortement influencé par Darwin et plus spécifiquement par le darwinisme social, il considéra la vie comme un jeu qu’il faut jouer avec courage tout en l’appréciant à sa plus juste valeur. Aussi n’est-il pas étonnant que cette philosophie se retrouve à toutes les étapes de la vie de l’opposant Savrola, sosie de Winston Churchill et plus tard dans sa vie d’homme d’état.

La relève française

L’utopie œcuménique si chère aux anglais se déplacera avec le mouvement migrateur vers le Nouveau Monde. Sur des futures utopies nées en Europe, seule la France reprendra le flambeau avec son siècle des Lumières. Des grands noms, Fénelon, Restif de la Bretonne, Diderot, Voltaire s’essaieront avec bonheur à ce nouveau genre littéraire. Le thème dominant change alors de nature, il devient plus communautaire, notamment après la Révolution Française, pour prendre un tournant résolument libertaire à partir de 1850. Pierre Versins écrivait en 1972, « il n’est pas d’utopies plus utopiques que celles qui se réclament de l’anarchie », mais elles sont peu « répandues ». Aux univers conservateurs où l’on devine plus une obsession de l’ordre et une volonté de tout réglementer, les utopies anarchistes s’essaient à être pluralistes, ouvertes, proches parfois de l’auberge espagnole, mais fidèles à leurs principes de liberté et d’épanouissement.

Louise Michel représente ce mouvement romantique aux aspirations libertaires souvent confuses. Notre égérie communarde fut élevée à la campagne dans une ambiance semi-fantastique et merveilleuse, selon ses dires. Fortement influencée par Victor Hugo (dont on dit qu’elle fut la maîtresse), elle versifie. De cette poésie imagée (Le chant des captifs ou Versailles capitale), elle nous fait entrapercevoir un monde nouveau, sorti des ténèbres :


« Voici la lutte universelle Dans l’air plane la liberté ! A la bataille nous appelle La clameur des déshérités ! L’aurore a chassé l’ombre épaisse, Et le monde nouveau se dresse A l’horizon ensanglanté. »

Entre messianisme et mysticisme, la poésie de Louise Michel devient à partir de 1871 plus libertaire, « une utopie de l’éternel recommencement » (réf. Marie Pépin). Aujourd’hui lire son oeuvre est difficile, tant par le style que par la difficulté de la trouver, aussi faut-il se contenter des ouï-dire. Mais elle nous révèle la permanence d’une pensée sincère. Ses écrits et sa prose romanesque en particulier témoignent d’une volonté de ne jamais séparer l’œuvre de l’action. Ses trois romans utopiques « Les microbes humains », « Le claque-dents », « Le monde nouveau », aujourd’hui introuvables, nous offrent une propagande par le fait et uniquement par le fait. Par exemple, sur les 300 pages de « Les microbes humains », l’harmonie libertaire se confond avec une idéalisation d’un Âge d’or primitif. Beaucoup s’accordent à dire que son style est lourd et l’intrigue confuse, mais aucun ne récuse l’idée que grâce à Louise Michel, l’anarchie s’ouvrit à toutes les expressions littéraires, voire artistiques.

Entre rêve et psychose

A l’instar des grandes idéologies communautaires ou libertaires, l’utopie est aujourd’hui en perdition. Partagée entre espoir et vision, l’utopie (politique notamment) est synonyme d’échecs et même si certains considèrent que c’est un ferment de l’action historique, l’exercice utopique est sclérosé. Elle était porteuse d’une prophétie, aux promesses dithyrambiques, hélas non tenues. Or une société malade a besoin de cette imagination prospective pour avancer, elle ne doit pas laisser l’arbitraire du quotidien empoisonner la vie sous peine de mourir certainement un jour. Mais le rêve, le Meilleur des mondes, se révèle parfois redoutable lorsqu’il engendre son vis-à-vis schizophrène : la dystopie.

Mes vifs remerciements à Marc Madouraud pour son savoir encyclopédique en la matière.

Written by Dominique Karadjian

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